Pique-nique et promenade

Il fait beau, voire chaud, en ce mardi soir. Rendez-vous a été pris avec des ami-e-s pour un pique-nique en bord de Seine. Impossible en effet de profiter de terrasses… encore moins de restaurants… Donc, quelques victuailles et boissons dans le sac à dos, et me voici en route vers le quai de la Tournelle. Réfléchissons… où y aura-t-il du soleil le plus longtemps possible, dans les environs?

Un petit tour sur l’Ile Saint Louis s’impose… je pense à la pointe de l’île, toujours si accueillante. Semblable à la proue d’un bateau, qui n’aurait pas qu’une figure, mais plusieurs, car il y a toujours quelque personne pour y rêvasser, traînasser, lisant ou écrivant, dormant ou méditant, voire jouant de la musique… Aujourd’hui, ce n’est pas une, mais une multitude… quel monde! On sent un afflux lié aux conditions de vie des précédents mois, ainsi qu’à la survenue de ce temps plus que printanier.

Une contrainte imposée par la distance physique : trouver soit une grande table, soit un vaste espace, soit deux « bancs » (ou équivalents) se faisant face, à au moins un mètre. Je finis par trouver un banc non loin d’une bordure de pierre suffisamment haute pour servir d’assise… pas trop de monde… le soleil devrait rester visible assez longtemps vers l’ouest… et m’y installe donc.

Les deux jeunes gens assis en bord de rive discutent tranquillement. Ils sont peu à peu rejoints par deux, quatre, six… etc. autres, chacun bardé de boissons plus que de nourriture. Bientôt l’un d’entre eux sort une enceinte, et la musique se fait entendre. Cela ne me gêne pas, mais l’amie qui me rejoint ne supporte pas les basses… elle devra cependant s’y faire, car entretemps les rives droite et gauche se sont remplies et sont maintenant surpeuplées…

Le ciel est d’un bleu méditerranéen…

et se reflète dans une Seine toute surprise d’être le centre de ces retrouvailles collectives…

Après le pique-nique, balade vers une autre île, celle de la Cité. Mes ami-e-s n’ont pas encore vu Notre Dame en cours de réparation… Elle est embellie par la lumière du couchant…

Les gargouilles se détachent sur le bleu du ciel, encore davantage maintenant que la flèche n’est plus là.

L’Hôtel Dieu semble déserté…

Est-il troublé

par la Belle Dame

qui se cache

derrière les feuillages ?

Le Marché aux Fleurs a triste mine, avec ses plantes semi-desséchées abandonnées sur les toits. Mais il reste de belles fleurs derrière les rares vitrines non protégées par des volets… Sabots de Vénus ou non ? Je ne sais, mais je reste en émoi devant ces magnifiques sculptures vivantes.


Dans une autre boutique, je retrouve un bouquet qui réveille la petite fille en moi. La « monnaie du pape » chère à ma grand-mère est là. Il y en avait toujours au moins un vase dans la maison ardennaise…

Phébus n’est pas trop pressé de disparaître, dans nos contrées, et cela permet d’admirer sa trajectoire…

Le temps de raccompagner les amis jusqu’au milieu du Pont (la « Rive Gauche » refuse de passer Rive Droite… rires), la belle luminosité s’était éclipsée, et façade ainsi que tours ont repris leur couleur blanche.

Entretemps, j’avais eu le temps de m’amuser du mauvais goût flagrant des décors proposés par deux boutiques du Marché aux Fleurs, et de profiter des deux Fontaines Wallace, hélas en mauvais état…

Les restaurants sont clos dans le Quartier Latin comme ailleurs, c’est tristounet. Mais un propriétaire d’une pizzéria habituellement prise d’assaut par les touristes lutte vaillamment.

Il a établi tout un étal devant son restaurant, mis de la musique et propose des boissons… mais seuls les serveurs sont là, à attendre le chaland qui ne vient pas. Un décor de fête mais pas de participant-e-s… triste!

Tous les bouquinistes ont disparu… Pourtant, la vente des livres est autorisée ? Découragés par le peu de passant-e-s?

Une autre Fontaine Wallace a été transformée en oeuvre d’art moderne… digne d’intégrer la collection de Beaubourg…

Les rues sont libres de circulation. Qu’elles soient piétonnes, comme la Rue Galande que j’affectionne particulièrement, ou prêtes à accueillir des véhicules. Même le boulevard Saint Germain est désert !

J’en profite pour baguenauder en m’étonnant, m’émerveillant, m’amusant devant les vitrines… Je vous emmène? Un vrai tour du monde en quelques centaines de mètres…

Les peluches en prennent à leur aise… Les unes jouent à se faire passer pour des canidés, tandis que les autres attendent les client-e-s qui ne viennent pas… Un peu d’humour pour vaincre la nostalgie des rues vivantes d’autrefois…

Retour à la Vie Sociale

Lundi matin, route vers la capitale. Première impression de liberté, même surveillée… Rouler… Voir d’autre paysages… se dé-placer…

Puis travail en présentiel. Bon, d’accord, tout le monde fait un peu « zombie » à l’arrivée. Mais la salle est grande ouverte, les distances entre tables sont respectées, et les masques tombent. Certes, difficile de se comprendre facilement à 10 mètres de distance, mais on y arrive. Et « voir » d’autres humains, échanger, discuter, voire débattre de vive voix, quel bonheur!

Versailles est quasi déserte, mais Paris l’est un peu moins. Moins de voitures, plus de deux roues et de piétons. Moins de vieux/vieilles, plus de jeunes. Les promenades dans la ville enrichie des couleurs et odeurs du printemps sont superbes. La lumière sur Notre Dame au couchant est splendide. Est-ce le manque qui fait paraître encore plus belle notre ville???

Bref, vous l’avez compris, mon blog peut reprendre ses tonalités « d’avant »… en espérant qu’il n’y ait pas de refermeture!

Etats d’âme

Je m’étais dit que la fin du confinement marquerait la fin de la série « poème »… Mais j’ai envie de continuer… et les commentaires des un-e-s et des autres m’y poussent aussi, je dois le dire…

En me promenant sur le net pour chercher qui est ce José Ramon Ripoll dont « Karlhiver » nous a transmis un très beau poème, je suis tombée par hasard ou par algorithme sur un autre poète, qui écrit aussi en langue espagnole, car il est Cubain : José Marti. Je ne suis pas à même de le traduire, mais je pense que, comme moi, vous pourrez en sentir la saveur dans le texte original.

Yo soy un hombre sincero
De donde crece la palma.
Y antes de morirme quiero
Echar mis versos del alma.

Yo vengo de todas partes,
Y hacia todas partes voy:
Arte soy entre las artes,
En los montes, monte soy.

Yo sé los nombres extraños
De las yerbas y las flores,
Y de mortales engaños,
Y de sublimes dolores.

Yo he visto en la noche oscura
Llover sobre mi cabeza
Los rayos de lumbre pura
De la divina belleza.

Alas nacer vi en los hombros
De las mujeres hermosas:
Y salir de los escombros,
Volando las mariposas.

He visto vivir a un hombre
Con el puñal al costado,
Sin decir jamás el nombre
De aquélla que lo ha matado.

Rápida como un reflejo,
Dos veces vi el alma, dos:
Cuando murió el pobre viejo,
Cuando ella me dijo adiós.

Temblé una vez -en la reja,
A la entrada de la viña,-
Cuando la bárbara abeja
Picó en la frente a mi niña.

Gocé una vez, de tal suerte
Que gocé cual nunca: cuando
La sentencia de mi muerte
Leyó el alcalde llorando.

Oigo un suspiro, a través
De las tierras y la mar,
Y no es un suspiro. -es
Que mi hijo va a despertar.

Si dicen que del joyero
Tome la joya mejor,
Tomo a un amigo sincero
Y pongo a un lado el amor.

Yo he Visto al águila herida
Volar al azul sereno,
Y morir en su guarida
La víbora del veneno.

Yo sé bien que cuando el mundo
Cede, lívido, al descanso,
Sobre el silencio profundo
Murmura el arroyo manso.

Yo he puesto la mano osada
De horror y júbilo yerta,
Sobre la estrella apagada
Que cayó frente a mi puerta.

Oculto en mi pecho bravo
La pena que me lo hiere:
El hijo de un pueblo esclavo
Vive por él, calla y muere.

Todo es hermoso y constante,
Todo es música y razón,
Y todo, como el diamante,
Antes que luz es carbón.

Yo sé que el necio se entierra
Con gran lujo y con gran llanto, –
Y que no hay fruta en la tierra
Como la del camposanto.

Callo, y entiendo, y me quito
La pompa del rimador:
Cuelgo de un árbol marchito
Mi muceta de doctor.

Au pays où sont les tombes des héros, Antanas Zmuidzinavicius (1911)

Juste pour ajouter un mot sur José Marti, si vous ne le connaissez pas : il a été tué à 42 ans lors de la guerre d’indépendance de 1895, au cours de la première bataille contre les Espagnols, lui qui avait été le fondateur du Parti Révolutionnaire.

José Marti

PS : en recherchant les illustrations de cet article, je viens de découvrir un blog très intéressant, qui présente notamment des tableaux de pays dont l’art m’est moins familier que d’autres. Voici la page dont est extraite celui qui nous vient de Lituanie. Et voici l’adresse du blog qui m’a mise sur la piste de José Marti.

Miroir surprise

Vous est-il arrivé d’ouvrir un courriel et de « vous » voir dans celui-ci? C’est ce que j’ai vécu ce matin en ouvrant ma Lettre quotidienne, qui évoquait aujourd’hui une oeuvre de la collection du FRAC Auvergne… Je vous la livre dans l’instantané de l’émotion… C’est une oeuvre de Gregory Crewdson, photographe né à Brooklyn en 1962, fils d’un psychanalyste… Pour en savoir plus sur lui, une vidéo…

The Shed, Gregory Crewdson (2013) Copyright FRAC Auvergne

Kristall / Crystal… Rencontre d’une photographe actuelle et d’une jeune écrivaine du siècle dernier

Peinture de guérison, Aude Rémery

Abonnée à une Lettre qui me nourrit chaque matin de magnifiques images, j’ai eu le bonheur de découvrir en cette aube ensoleillée une étoile disparue trop vite et une photographe qui, elle, est bien vivante. Alors que le travail m’attend, je ne résiste pas à l’envie de vous le faire partager…

La photographe est Allemande, elle s’appelle Miriam Tölke, a 43 ans et vit à Stuttgart.

L’écrivaine est… je ne sais quoi dire… Jugez un peu. Elle est née en 1924 à Czernowitz. Cette ville était alors située en Bucovine, province longtemps autrichienne, devenue roumaine en 1920, aujourd’hui en Ukraine. Donc… elle est Autrichienne si l’on considère sa famille? Roumaine pour les historiens? Ukrainienne pour les politiques?
Cela vous rappelle peut-être quelque chose, un autre écrivain… Paul Celan, de son nom de naissance Paul Pessach Antschel (en allemand) ou Ancel (en roumain). Il était né en 1920 à Cernauti, dans la même province. Ce poète (et traducteur) est devenu, lui, Français, en 1955, par naturalisation. Lui a eu la chance de connaître « l’après-guerre ». Ce ne fut pas le cas de la jeune Selma Meerbaum – Eisinger, qui mourut du typhus dans un camp de travail ukrainien en 1942. Vous avez bien lu… Elle n’avait que 18 ans… Vous avez deviné pourquoi… Ajoutons qu’elle avait un lien de cousinage éloigné avec Paul Celan, dont les parents sont d’ailleurs décédés dans le même camp.

Les vivres des morts pour les vivants, David Olère

Un Musée de la Famille nous parle de sa jeunesse et présente, en anglais, le poème dont il est question dans cet article, Crystal (je ne l’ai trouvé écrit ni en allemand ni en français, désolée!). Mais vous pouvez entendre Kristall déclamé par Ole Irenäus Wieröd.

Crystal

        All’s calm. And many withered leaves here lie
        like brown gold dipped in sunshine.
        The sky is very blue
        white clouds are rocking by.
        Hoar-frost blows brightness on the pine.

        Firs are standing fresh and green
        lofty tops rising into the height.
        The red beeches, slender and keen,
        listen to the eagle calling in his flight
        and dare go ever higher as heaven were.
        Lonely benches standing here and there
        and here a patch of grass, now half-frozen,
        the sun as its own darling had is chosen.
 
        Selma Meerbaum-Eisinger, 8 décembre 1940

Issak Levitan (Source à aller visiter!)

Il nous reste d’elle un recueil de 51 poèmes, en langue allemande. Certains de ses poèmes ont été traduits en français par Paul Segnol.

Pour écouter sa poésie dans la langue d’origine : Fritz Stavenhagen.

J’ai beaucoup aimé aussi, pour ma part, Traüme (« Rêves »), en allemand par le même lecteur, et chanté en yiddish par Ruth Levin, et cette superbe vidéo sur Ich bin der Regen (« Je suis la pluie ») alliant musique, chanson et acrobatie/danse, par Nadine Maria Schmidt & Frühmorgens am Meer.

Edvard Munch

Je disais donc au début de ce texte que je venais de la découvrir grâce à un article sur une exposition qui devait se dérouler dans une galerie -qui n’a réouvert qu’aujourd’hui12 mai, Bildhalle à Zürich. La galerie a eu la bonne idée de présenter l’exposition en ligne, ce qui nous permet d’en profiter… Voici donc l’oeuvre que son auteure met en lien avec la jeune fille, un collage.

Third Eye (le Troisième Oeil), Myriam Tölke, 2020 (Source)

« Je prends tout hors contexte, le réorganise, reconfigure les pièces détachées, mélange les matériaux et les techniques, crée un nouvel ordre hors du chaos de l’abondance. Je suis une randonneuse, je passe la plupart de mon temps en ville et j’adore étudier les gens, les lieux, les gestes et les mouvements. La nature me donne l’horizon devant lequel toutes les parties se rejoignent. » Miriam Tölke, 2019 (Source)

Essence, Miriam Tölke (2019)

Se révolter ou accepter ?

Ryan Heywett

En ce matin du 11 mai, beaucoup de personnes autour de moi hésitent et ne savent plus que penser. Alors que la sphère commerciale, à l’exception des secteurs encore interdits d’activités, comme bars, restaurants… et culture, pousse à se réjouir, les citoyen-ne-s qui réfléchissent se demandent comment agir et réagir… L’heure est aussi aux bilans. Deux mois, si brefs dans une vie, mais si importants quand il n’en reste plus beaucoup à vivre… Qu’en avons-nous fait? En quoi nous ont-ils modifiés et ont-ils ou vont-ils changer le cours de notre vie ? Mais cessons là. Comme vous l’avez remarqué, depuis deux mois j’ai tenté au travers de ce blog de « survivre intellectuellement » et de distraire celles et ceux d’entre vous qui étaient isolé-e-s, découragé-e-s, parfois en manque de « société » tout simplement. Aujourd’hui, je vais consacrer mon dernier article « quotidien » – mais peut-être le resteront-ils, qui sait? – à l’un des « cadeaux » qui m’ont été offerts par les un-e-s et les autres, au travers des échanges qui se sont multipliés grâce à Internet.

Lasar Segall

Le poème du jour, qui sera le dernier de la séquence « La Poésie pour clef« , m’a été transmis par une amie, qui l’a enregistré et m’a envoyé une vidéo… que je ne parviens pas à placer ici pour l’instant. Promis, dès que je le pourrai, je le ferai.

Emiliano di Cavalcanti

Acceptation

É mais fácil pousar o ouvido nas nuvens

e sentir passar as estrelas

do que prendê-lo à terra e alcançar o rumor dos teus passos.

É mais fácil, também, debruçar os olhos nos oceanos

e assistir, lá no fundo, ao nascimento mudo das formas,

que desejar que apareças, criando com teu simples gesto

o sinal de uma eterna esperança.

Não me interessam mais nem as estrelas, nem as formas do mar, /nem tu.

Desenrolei de dentro do tempo a minha canção :

não tenho inveja às cigarras : também vou morrer de cantar.

Cecilia Meireles

Comme vous ne lisez peut-être pas couramment le portugais, en voici la « traduction » en français – si vous me lisez souvent, vous savez ce que je pense de ces interprétations, même si elles sont très bien pensées… d’où la présence du texte original…

Il est plus facile deposer l’oreillesur les nuages

et sentir se déplacer les étoiles

que la fixer au sol et percevoir le son de tes pas.

Il est plus facile, aussi, de plonger les yeux dans les océans

et d’assister, là, au fond, à la naissance silencieuse des formes,

que vouloir que tu apparaisses, créantavec ton simple geste

le signe d’une espérance éternelle.

Je ne m’intéresse plus aux étoiles ni aux formes de la mer, ni à toi.

J’ai déroulé de l’intérieur du temps ma chanson :

Je n’envie pas les cigales : je vais, moi aussi, mourir d’avoir trop chanté.

Traduction Jacky Lavauzelle

A luna, Tarsilo di Amaral (1928)

Je ne connais pas bien la littérature brésilienne, c’est un doux euphémisme. Et j’ai ainsi découvert l’écrivaine remarquable qu’a été Cecília Benevides de Carvalho Meireles, décédée en 1964 à 63 ans. Sa poésie est vivante et forte, trace de la personnalité de cette femme qui s’est adonnée non seulement à la poésie, mais aussi à l’enseignement et au journalisme. Vous pourrez trouver quelques oeuvres traduites ici.

J’ai aimé entendre ses poèmes lus, comme Retrato par Paulo Autran, sans fond musical ou avec, ou encore Recado aos amigos distantes par José-António Moreira. D’autres ont été mis en musique et chantés, comme Motivo par Fagner. D’autres enfin ont donné lieu à une mise en images avec accompagnement musical (à l’esthétisme plus ou moins réussie), comme Nem tudo é facile ou O Tempo. On en trouve même dansés en un lent tango, comme le même O Tempo. A voir absolument!

Renova-te, Cecilia Meireles (source)

Point de tige

Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s’est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

    Il n’y a beste, ne oyseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau !

    Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d’argent, d’orfaverie,
Chascun s’abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau !

Charles d’Orléans (1394-1465)

Plusieurs voix l’ont déclamé. Parmi celles-ci, j’ai retenu pour vous celle d’Alain Bashung. Le Trio Selima en fait une très belle interprétation musicale et vocale. Mais j’ai aussi apprécié, dans son authenticité, la chorale d’enfants / jeunes Les Evolènards. Enfin, on ne peut oublier l’oeuvre de Debussy, la première des 3 Chansons de France.

Primavera, Botticelli (autour de 1480)

Je sais que certain-e-s d’entre vous commencent à se lasser des articles tournant autour du tissu et du linge. Mais je ne pouvais terminer cette « série » de confinement sans aborder ce qui me permit une relation privilégiée avec une de mes grands-mères et une occupation durant mes maladies… la broderie…

Yuri Yakovlevitch Leman

Son apprentissage correspondait à un véritable parcours initiatique.
Au début était le petit canevas, sur lequel nous croisions les fils pour… le point de croix. Le canevas pouvait être vierge. Mais, le plus souvent, il représentait un animal ou un paysage, comme les fonds sur lesquels, petit-e-s, nous organisions les cubes pour représenter ce qui y figurait, et, plus tard, ceux qui guidaient l’assemblage de nos premiers puzzles. Il ne fallait pas se tromper, et croiser toujours dans le même ordre…

Comment résister à la magie des couleurs des échevettes?

A ma grande surprise, j’ai découvert hier en tête de gondole d’un supermarché… des écheveaux de fils et des canevas pour enfants… Occupation de confinement? Et je viens de découvrir, en faisant les recherches pour cet article, que la maison DMC, marque des fils de mon enfance, existe toujours… Elle date de 1746…

Un meuble à échevettes encore vendu actuellement sur le site de DMC

Je ne suis pas de ces générations de femmes qui ont appris à broder l’alphabet avec toutes sortes d’ornements, pour préparer leurs trousseaux ou ceux de leurs filles. Mais je possède encore nombre de draps, serviettes, mouchoirs qui offrent au regard les initiales familiales, depuis les RP des mes grands parents jusqu’aux miennes, en passant pas les HR de mes parents. Et voici peu, le jour de Pâques, la petite voisine a adoré la belle nappe brodée par ma grand-mère…

Et je viens aussi de découper la bordure à mes initiales d’un drap plus qu’usé dans sa quasi-totalité. J’ai jeté le reste, mais gardé « pieusement » le motif brodé.

Mme Arthur peinte par Odilon Redon (1901)

Ah! Le point de tige! Je ne sais pourquoi, mais il m’emballait – beaucoup plus que le point de chaînette, allez savoir pourquoi… Et, lorsqu’à 14 ans j’ai fait une longue maladie, dite « du baiser » (si, si!), c’est ce point qui m’a distraite. J’ai toujours, sagement enfermé dans un coffre, le long napperon brodé de fils colorés sur une toile écrue, au motif floral apuré mais aux couleurs trop vives, souvenir de mes souffrances et de l’apprentissage de la patience.

Après le point de croix, j’ai appris à ourler. Qu’est-ce que j’ai pu passer de temps à ourler des torchons faits à partir de draps anciens que ma grand-mère découpait! Et je détestais cela. je trouvais ces points en U affreux et le processus répétitif. Mais cela m’a permis aussi d’apprendre le point de tige.

Source

Le « tambour » me fascinait, mais je ne l’ai, pour ma part, jamais utilisé… Dommage!

La période de confinement se termine… Le blog va pouvoir progressivement reprendre ses thèmes plus ancrés dans la Vie quotidienne et les plaisirs qu’elle procure. Une dernière image pour clore ce chapitre…

Natasha Milashevich /Наталья Милашевич, 1967
Source

Accords parfaits et contrastes

En réponse au Relais musical, vient d’être posté un lien vers un morceau que je découvre. Et je ne résiste pas à l’envie de vous en parler immédiatement, tant il m’a enthousiasmée. Au sens premier du terme, relatif à la divinité.

Une voix étrange, pouvant atteindre des aigus extrêmes, en harmonie avec l’instrument à vent qui l’accompagne. Ceci pour la première partie, où intervient aussi une guitare électrique.

Le son du oud – vous vous souvenez, j’avais dit que nous y reviendrions sans doute ! c’est fait, et plus tôt que prévu! – jouant avec celui de la clarinette… et le musicien s’agenouillant devant l’autre. Ceci pour la seconde partie.

J’ai donc passé un moment d’envoûtement en écoutant Dhafer Youssef dans Soupir Eternel.

Evidemment, par la suite je suis allée voir quels autres morceaux avait joué ou chanté l’artiste. Il en est une liste assez longue sur You Tube. Le panel est important, mais la diversité est remarquable.

Un quatuor évocateur de la mer parfois, et devenant jazz à d’autres, dans un mouvement croissant de puissance, de rythme et de sonorités, avec Les Ondes orientales, en première partie instrumentale. Puis la voix, cette fois grave, qui entonne un air lent dont j’aimerais comprendre les paroles, pour passer ensuite à cet aigu si particulier, et revenir au grave et au rythme jazz. Quel contraste!

Très différent, ce morceau si émouvant : Fly Shadow Fly, où l’on retrouve cependant toute l’amplitude sonore de la voix. Mais le jazz et le oud reviennent, en seconde partie cette fois. A la fin, de nettes inspirations de la musique soufie, que j’aime tant… certains passages m’ont fait penser à Nusrat Fatih Ali Kahn, par moments.

Enfin, une pièce très prenante, Humankind, ou encore cette autre, Sweet Blasphemy.

Et pour finir, ce poème militant, dit par Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed, accompagné par Dhafer Youssef et son orchestre, Cantus lamentus. J’en profite pour évoquer la mémoire de ce poète tunisien, décédé en 2016. Pour moi exemple d’un combattant contre toute forme d’oppression. Croyant réellement laïc, militant contre les pouvoirs non acceptables, et poète engagé… A découvrir si vous ne l’avez jamais vu/lu…

Je n’ai pas de problème

Je n’ai pas de problème

Tout chat que je vois seul errant

Je l’embrasse

Tu es mon fils le grand

Et m’en retourne

À ma solitude

Jamais 

Je n’ai de problème

Après dix bouteilles vertes

Dont je ferai les bases de ma cité parfaite

Et nommerai mon commensal à sa tête

Puis ma poésie dictera sa loi

Je ramènerai les soldats à leur devoir sentimental

Et m’en irai

À mon verre oublié

Je n’ai pas de problème

Quand je serai mort

Seuls auront marché derrière moi ma plume

Mes chaussures

Et le rêve des bourreaux

(…)

Je n’ai pas de problème

Quand les fleurs irritent mes poches

Je les dessine avec la plume

Et le drapeau

Et quand ce drapeau dénude mes fils

Je le déchire étoile par étoile

Tandis que je recouds leur nudité

Tandis que j’embrasse la terre sans nommer Dieu

Je n’ai pas de problème

Je n’ai pas de problème.

Traduit de l’arabe par Tahar Bekri. Source : L’Orient littéraire

Vous l’aurez compris, c’est plus que de la musique, c’est un univers à découvrir, écouter, encore et encore, si vous appréciez la rencontre musique dite orientale et jazz.

Post scriptum

Cela fait près de trois heures que j’écris cet article, et je ne me lasse pas d’écouter la grande variété des oeuvres interprétées par Dhafer Youssef… et j’ajoute encore un morceau, si vous permettez… Digital Prophecy

Contre l’absurdité, la musique…

Hier soir superbe lever de pleine lune sur le village et la forêt…

En quête de lune se levant à l’Orient…
Ah! Voici la coquine…

Et ce matin, le soleil brille sur la campagne picarde. Après avoir évoqué le rendez-vous raté cher à Trenet, je me suis mise à écouter une de mes « voix » préférées, celle d’Alfred Deller.

Je ne connaissais pas la pièce intitulée « Solitude », qui convient si bien à ces tristes moments… mais you Tube m’a proposé ensuite cet air que je veux partager avec vous, tant je le trouve beau : The Plaint from « The Faeries Queene« .

Melakoli, Edvard Münch (1894)

La musique, avec l’écriture, est ce qui m’aide à « tenir » pendant la durée interminable de cette privation de libertés et surtout de « société en présence ». Car la communication à distance, médiée par les TIC (un clin do’eil à Jorry et Eric…), ne remplace pas tout…

J’ai lancé dernièrement un « relais musical » sur une application que je me refusais à utiliser jusqu’au début du confinement, et je suis ravie de tout ce qui est proposé par les un-e-s et les autres. Mais comme le « jeu » consiste à ne rien dire des choix, je ne puis m’empêcher de revenir sur quelques-uns dans ce blog. Comme aujourd’hui.

Pour mon anniversaire, des ami-e-s m’ont offert des « morceaux » à distance, beau cadeau s’il en est en ces temps de retraite forcée. Cela m’a amenée à écouter avec délice et amertume les Rückert Lieder, parmi lesquels Ich bin der Welt abhanden gekommen, magnifique… et en résonnance absolue avec certains de mes états d’âme actuels…

Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !


Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.


Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.

Emil Nolde

Comme vous ne comprenez peut-être pas tout, et que je ne sais toujours pas faire deux colonnes (quelqu’un-e peut m’aider, en commentaire ou courriel?), voici une traduction proposée en français sur ce site intéressant.

Me voilà coupé du monde
dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
il peut bien croire que je suis mort !

Et peu importe, à vrai dire,
si je passe pour mort à ses yeux.
Et je n’ai rien à y redire,
car il est vrai que je suis mort au monde.

Je suis mort au monde et à son tumulte
et je repose dans un coin tranquille.
Je vis solitaire dans mon ciel,
dans mon amour, dans mon chant
.

Parmi les interprétations vocales, je vous en propose deux très différentes : celle du baryton Dietrich Fiescher-Diskau, parce qu’elle est réputée (sous-entendu je l’aime moins), et celle de Jessie Norman (un peu trop « suave » à mon goût). Pour ma part, je préfère celle d’Elisabeth Schwartzkopf, que je trouve plus « profonde », ou encore la splendide version de Kathleen Ferrier, si riche et émouvante.

Kinder Toten Lieder, Jacques Darras (2004) (source)
Inspiré par une autre oeuvre de Mahler, mais qui pour moi fait aussi écho à celle-ci

Cela m’a permis aussi de me laisser envoûter par la violoncelliste Sonia Wieder Atherton avec par exemple ce morceau, Prière Juive, ou entraîner par des airs plus dansants, comme dans cette vidéo A l’est.

« Je voudrais que des sons, des récits, des chants, tout ce que je n’imagine pas encore vienne peupler mon Odyssée et rencontre la voix de mon violoncelle. Je voudrais que des évènements cachés quelque part dans la mémoire, des rêves éveillés ou endormis, des sensations ou des émotions soient dits, et que ces paroles soient protégées et hébergées par l’Odyssée » (site SWA).

D’autres me proposent chaque jour des airs ou chansons à écouter. Pour certains, c’est un retour dans le passé. J’ai ainsi pu réentendre des airs en toile de fond d’histoires de ma vie, précieusement conservés par d’Autres. Mais je découvre aussi des univers musicaux inconnus ou peu connus de moi…

Le dimanche, j’ai rendez-vous avec un chanteur que j’admire, Mathieu Salama, et avec un jeune organiste, Frédéric Deschamps, qui nous fait découvrir, de sa demeure, les orgues de différentes églises et cathédrales… Je vous en ai déjà parlé, je ne vais donc pas y revenir.

Bref, la musique est, avec la nature et l’écriture, ce qui permet de survivre à l’absurdité… Voilà qui me fait penser à la compositrice Michèle Reverdy et à son oeuvre « De l’ironie contre l’absurdité d’un monde », dont voici le texte de présentation sur le site babelscores.

« Ces poèmes posent les questions sans réponse qui accompagnent notre vie tout en exprimant l’absurdité apparente de notre existence dans ce monde étrange où nous avons échoué comme par mégarde…

Mieux vaut chanter comme Du Bellay plutôt que se laisser dévorer par « l’importun souci qui sans fin nous tourmente ».

Mieux vaut s’extasier devant la simple beauté d’une scène quotidienne magnifiée par l’écriture sobre et belle de Sandro Penna.

Cette vie n’est-elle qu’un rêve – demande sans cesse à travers ses livres Lewis Carroll -?

Nous pensons naïvement que nos pauvres divertissements auront le pouvoir de nous distraire de la finitude inéluctable…

L’ombre gagne. C’est déjà le soir dans le jardin de Hans Werner Henze à Marino, où j’ai rencontré il y a longtemps – et si peu de temps – Hans Ulrich Treichel.Reste le papier à musique!

Alors, finissons sur une chanson bien rythmée de Federico Garcia Lorca, avec accompagnement de cloches! »

Raccommodages

La raccommodeuse, Louis Tiffoli (1970)

L’autre jour, l’auteur du blog UN jour UN tableau m’a fait souvenir de l’art du raccommodage… Que ce soit une activité intime ou une activité d’extérieure, elle m’a toujours fascinée. Je m’explique.

Femme reprisant un bas, Vincent Van Gogh (1881)

Qui d’entre vous a vu un jour un-e de ses grands-parents se saisir d’un de ces superbes oeufs en bois ou en onyx, pour le glisser dans une vieille chaussette et ensuite, patiemment, en boucher le trou en croisant les fils me comprendra.

On vend encore de ces oeufs à repriser

Cela, pour « l’intime »… Quoique…

Un soldat de l’Union répare un uniforme dans ce stéréogramme de la vie quotidienne dans un campement pendant la Guerre civile américaine. [Library of Congress 1s02987] (source)

« La chaussette à l’endroit, mettre un “œuf”
(une grenade ferait tout aussi bien l’affaire)
en dessous du trou. »Instructions pour repriser
une chaussette dans l’article « Needle Pointers »
(« Brodeurs », NDT),
Yank, The Army Weekly, février 1943.

Soit dit entre parenthèses, n’hésitez pas à vous référer à la source indiquée en légende de la photo, c’est succulent! On y découvre que les soldats canadiens aimaient recevoir leur trousse de couture… Mais en recherchant davantage, je me suis aperçue que la trousse à couture faisait partie du paquetage des soldats, déjà lors de la Première Guerre Mondiale.

Raccommoder, repriser et recoudre les boutons… 1914-1918

Qui d’entre vous a observé un jour des marins en train de raccommoder des filets de pêche ou une voile abîmée me comprendra. Cela, pour « l’extérieur ». Quoique…

Pêcheur réparant son filet, Gabriel Augizeau

Partir !
Aller n’importe où,
vers le ciel
ou vers la mer,
vers le montagne
ou vers la plaine !
Partir !
Aller n’importe où,
vers le travail
vers la beauté,
ou vers l’amour !
Mais que ce soit avec une âme pleine
de rêves et de lumières,
avec une âme pleine
de bonté, de force et de pardon !

S’habiller de courage et d’espoir,
et partir,
malgré les matins glacés,
les midis de feu,
les soirs sans étoiles.
Raccommoder, s’il le faut,                                                        
nos cœurs
comme des voiles trouées,
arrachées
au mât des bateaux.
Mais partir !
Aller n’importe où
et malgré tout !

Mais accomplir une œuvre !
Et que l’œuvre choisie
soit belle,
et qu’on y mette tout son cœur,
et qu’on lui donne toute la vie.

Cécile Chabot

J’ai déjà vu des tableaux et/ou photographies expliquant comment autrefois on réparait les voiles de ces merveilles des ondes, mais impossible d’en retrouver sur le net…

Un métier oublié que celui de raccommodeur… de porte-monnaies, par exemple. Si, si, ça existait! Le voici, peint par celui qui avait représenté aussi une touchante raccommodeuse de filet.

Le raccommodeur de porte-monnaie, Adolphe-Félix Cals

Dans certains cas, les parapluies aussi étaient raccommodées, comme en témoigne cet intéressant site sur Saint Sulpice Laurière.

Voilà qui fait écho au tableau suivant.

Le raccommodeur de parapluies, François Roeder (1879)

On raccommodait aussi la vaisselle cassée. Ainsi, on pouvait rencontrer dans la rue le raccommodeur de faïences.

Une chanson a été consacrée à ce métier, interprétée par Berthe Sylva.

Raccommoder, repriser, réparer… les limites sont floues, comme on l’a vu. N’oublions pas le désuet « rapiécer », qui a valu à la génération de 68 de faire du faux rapiéçage, lorsqu’il était de mode d’avoir des vêtements avec des « pièces ». Mais on est alors bien loin du raccommodage!

Et le langage figuré s’est emparé des verbes pour nourrir les analogies, comparaisons ou métaphores… Un mot donc, bien d’actualité, pour que « Gardarem lou moral »!

 » La présence réelle raccommode en quelques minutes ce qu’a gâté l’absence.« 
Henri-Frédéric Amiel, Les fragments d’un journal intime