C’est aujourd’hui l’anniversaire d’un de mes amis… Je me souviens du jour où il m’a parlé de ce qui a fait basculer sa vie, le suicide de son fils, jeune homme beau, brillant, intelligent, sensible. Un arbre a été planté près de sa tombe à Aix, un olivier… Zitouni… Arbre oh combien symbolique pour moi, qui avais aussi déposé un olivier sur la tombe de mon père.
Oliviers dans les Alpilles, Van Gogh (1889)
L’ami dont je vous parle est un Homme solidaire, un Ami sincère, un Etre rare qui vit et fait vivre par les liens qu’il crée, les combats qu’il mène et les chansons qu’il interprète au sein d’une chorale… C’est à lui que j’ai pensé en choisissant le poème de ce jour. Mais qui, je pense, s’adresse à chacun-e de nous.
Oliviers avec ciel jaune et soleil, Van Gogh (1889)
Encore frissonnant Sous la peau des ténèbres Tous les matins je dois Recomposer un homme Avec tout ce mélange De mes jours précédents Et le peu qui me reste De mes jours à venir. Me voici tout entier, Je vais vers la fenêtre. Lumière de ce jour, Je viens du fond des temps, Respecte avec douceur Mes minutes obscures, Épargne encore un peu Ce que j’ai de nocturne, D’étoilé en dedans Et de prêt à mourir Sous le soleil montant Qui ne sait que grandir.
Jules Supervielle, La Fable du Monde
L’Homme à la fenêtre, Henri de Braekeleer (1876)
En recherchant les tableaux de Van Gogh sur le net, j’ai assisté à une nouvelle co-incidence. Je l’ignorais, mais, en 2012, il y avait eu une double exposition Hiroshige, l’art du voyage – Van Gogh, rêves du Japon par la Pinacothèque. Hiroshige, ça vous rappelle quelque chose?
Je me plais à désigner par co-incidence tout événement qui consiste en une rencontre invraisemblable et irréaliste mais pourtant bien vraie et authentique entre deux pensées, deux appétences, deux vécus…
Et si je prends le clavier cet après-midi, pour un second (petit, promis) article, c’est que je suis encore sidérée de celle à laquelle je viens d’assister.
Vous vous souvenez peut-être que j’ai parlé voici peu d’un livre que j’avais beaucoup apprécié, Miss Islande, qui m’a fait voyager dans ce pays attirant, au milieu des amateurs/trices de volcans et de poésie. Par ailleurs, je vous ai sans doute lassé-e-s avec une série d’articles, tout récemment, sur un thème « vulgaire », le linge et les lessives…
Or voici ce qui m’est arrivé, que je m’empresse de vous narrer.
Je suis abonnée à la Newsletter (notre belle langue n’a pas créé d’équivalent hélas) d’un site que m’a recommandé un ami musicien et photographe à ses heures, loeildelaphotographie – que je vous recommande, au passage, car il y a des galeries très belles, comme celle-ci ou encore celle-là. Elle est donc arrivée tout à l’heure, et ce que j’y ai découvert m’a poussée à le partager avec vous.
L’exposition actuellement en cours (malheureusement sans public!) est intitulée… Marc Pollini : Islande, île noire. Bien sûr, je vais immédiatement la « voir »… et voici l’une des belles photographies de cet artiste.
Marc Pollini Copyright
Et voici ce que son auteur déclare.
» Au travers de ces photos j’ai voulu mettre en avant certaines particularités de cette ile. Une ile ou la rudesse de sa nature et son immensité prennent le dessus sur l’homme. Une forme d’enfermement s’exerce sur celui-ci et étant moi-même insulaire je connais cette sensation paradoxale de nature souvent synonyme de liberté et de notion d’enfermement.
C’est ce paradoxe que j’ai voulu mettre en avant dans ce travail qui a duré plus deux ans pour lequel je me suis rendu plusieurs fois en Islande en des lieux et des saisons différentes.
Bien que le cadre de cette série semble clairement défini, je l’ai conçu comme à mon habitude dans la photo telle une balade ou plutôt une errance sans jamais savoir précisément ce que je cherche, dans l’attente, dans la contemplation de cette nature ou à l’affut que quelque chose se passe, comme cette rencontre avec ce vielle homme handicapé, ou cet homme tatoué qui accepte de poser pour moi dans un lieu improbable après m’avoir indiqué mon chemin à l’extrémité nord de l’ile.
Le choix du noir et blanc c’est imposé à moi, comme une évidence. » Marc Pollini
Donc, troisième point de rencontre… Ne sommes-nous pas devenu-e-s des « insulaires malgré nous », en ces temps étonnants?
A cela s’ajoute une quatrième co-incidence… Devinez dans quelle ville, un de mes lieux favoris d’adoption, a lieu l’exposition? Au Musée de la Photographie et de l’Image… à Nice!
Il y a sept sources dans le terrain de la demeure où je suis « confinée ». Et, chaque jour, les voir jaillir, entendre sourdre l’eau claire entre bruyères et primevères me redonne confiance en la vie, me « re-source »… Je me sens nymphe, sylphide… je me vois sirène… Et je vais chaque jour dégager l’espace, nettoyer le lit, ouvrir les vannes pour que s’écoule l’eau, que coule le ruisseau, portant vers la rivière, puis le fleuve, puis la mer mes rêves d’évasion…
Les tourbillon de Naruto à Awa, Hirochige (1855)
Le Ruisseau
Du creux de la roche moussue La petite source jaillit. Du Grand-Salève elle est issue Et deux brins d’herbe font son lit.
Dans l’ombre on l’entend qui bégaie Comme un enfant sur les genoux, Bientôt plus forte elle s’égaie Et s’amuse avec ses cailloux.
Elle brode de cascatelles Les blocs à remuer trop lourds, Comme l’on coudrait des dentelles Sur une robe de velours.
Les filles de la flore alpestre, Prenant le frais près de ses eaux, Écoutent son joyeux orchestre Soutenant le chant des oiseaux.
De tous les coins de la montagne Elles s’y donnent rendez-vous, Chacune amène sa compagne Et les baisers y sont plus doux.
On n’a que quatre pas à faire Pour trouver au bord du ruisseau Le cyclamen que Sand préfère Et la pervenche de Rousseau.
Théophile Gautier, 1869
Cyclamen de Naples
« Un ruisseau coule dans la cannelure formée par la rencontre des deux pans. Au point où leur écartement cesse, il se précipite dans des profondeurs effrayantes, et forme, au lieu de sa chute, un petit bassin entouré de roseaux et couvert d’une fumée humide. Autour de ses rives et sur les bords du filet d’eau alimenté par le trop- plein du bassin, croissent des bananiers, des letchis et des orangers, dont le vert sombre et vigoureux tapisse l’intérieur de la gorge. C’est là que Ralph fuyait la chaleur et la société ; toutes ses promenades le ramenaient à ce but favori ; le bruit frais et monotone de la cascade endormait sa mélancolie.
Quand son cœur était agité de ces secrètes angoisses si longtemps couvées, si cruellement méconnues, c’est là qu’il dépensait, en larmes ignorées, en plaintes silencieuses, l’inutile énergie de son âme et l’activité concentrée de sa jeunesse.«
« .. Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte ; elle était assez pesante ; et, craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : « Voilà de la pervenche encore en fleur. » Je n’avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d’oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’ai revu de la pervenche, ou que j’ai fait attention. En 1764, étant à Cressier avec mon ami M.du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : »Ah ! Voilà de la pervenche ! et c’en était en effet. »… »
Jean-Jacques Rousseau, Confessions, tome 1 (1836)
Moorgraben, Paula Mendelson-Becker (autour de 1900)
Chaque jour où je le puis, je vais me coucher dans l’herbe de la prairie, au bord de l’étang, et je lis, je rêve, je contemple les cimes des arbres… en ce moment, j’ai l’impression de « voir » l’herbe pousser, les orties s’envoler, les feuilles grandir… Et, chaque après-midi, l’aurore vient me rendre visite… L’aurore, direz-vous? en plein après-midi? Mais oui, l’aurore… qui volète autour de moi, butine les fleurs de pissenlit qui abondent, puis s’éloigne, se rapproche, voltigeant gaiement.
L’aurore
Alors ce matin, pour que volètent vers vous les ailes du bonheur, j’ai choisi de fêter ces êtres si symboliques de la vie/mort, et d’une forme de liberté… « Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin. » (Francis Ponge)… écho donc aux voiliers d’hier… entre air et mer / air et terre… air éther…
De toutes les belles choses Qui nous manquent en hiver, Qu’aimez-vous mieux ? – Moi, les roses ; – Moi, l’aspect d’un beau pré vert ; – Moi, la moisson blondissante, Chevelure des sillons ; – Moi, le rossignol qui chante ; – Et moi, les beaux papillons !
Le papillon, fleur sans tige, Qui voltige, Que l’on cueille en un réseau ; Dans la nature infinie, Harmonie Entre la plante et l’oiseau !…
Quand revient l’été superbe, Je m’en vais au bois tout seul : Je m’étends dans la grande herbe, Perdu dans ce vert linceul. Sur ma tête renversée, Là, chacun d’eux à son tour, Passe comme une pensée De poésie ou d’amour !
Gérard de Nerval, Les Papillons
Bon, d’accord, celles et ceux qui connaissent la fin du poème savent que j’ai un peu triché, et qu’elle est sinistre… Mais oublions cela… ce passage est tellement en miroir que je n’ai pas voulu m’en ni vous en priver.
J’ai beaucoup hésité avec un autre poème que j’aime, et qui met aussi en scène ces charmants voltigeurs. Pour ne pas alourdir le texte, mais aussi parce qu’hier j’avais déjà emprunté à Lamartine, le voici lu par une inconnue… Je l’ai choisi parce que vous y verrez le texte, mais je préfère de loin la version d’Alain Carré, même si elle est assez classique. Pour un petit moment de musique et de douceur, écoutez sa mise en musique – et en chant – par Caroline Tursun.
Bien sûr, je ne pouvais pas oublier un de mes auteurs favoris, Rûmi… A déguster sans modération…
J’ai en vain recherché de belles séquences de danse autour du papillon. Et j’ai bien trouvé la Valse du Papillon, mais sur un morceau… de Clapton. Néanmoins, à voir, si vous aimez les valses… des interprétations diverses du Papillon d’Offenbach sont accessibles sur la toile, comme celle-ci (mal filmée, mais intéressante) par le Ballet de Santiago. On aime ou on n’aime pas, mais difficile de rester indifférent-e.
Encore un papillon qui se brûle les ailes, mais, cette fois, pour permettre l’amour entre la jeune servante Farfalla et le prince Djalma!
J’avais vu dans un exposition, récemment, un film de la fin du XIXème siècle, présentant cette danse. Une photo qui « fige » la danseuse, Annabel Whitford, en 1897…
De la même époque, une autre danseuse, mais ici, statique, dans sa robe papillon, Loie Fuller.
Loie Fuller, Studio Reutlinger, 1899
Et si vous préférez imaginer en écoutant simplement la musique, pas de problème! Dans un tout autre style, Schmetterlingslieder, Vicious Beatz.
Un petit clin d’oeil à un de mes lecteurs, dont la fille est experte en Pole Dance, avec ce « Butterfly » aérien…
Un autre à mes amis basques…
« La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive. » (source)
Et un moment de rire, avec un groupe autrichien qui a pris le nom de « papillons », « Schmetterlinge », et qui a présenté, en 1977, à l’Eurovision, une chanson satirique sur l’industrie du disque, Boom Boom Boomerang.
Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes, Les ailes de mon âme à tous les vents des mers Les voiles emportaient ma pensée avec elles, Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.
Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin Des continents de vie et des îles de joie Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.
J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume, Heureuse d’aspirer au rivage inconnu, Et maintenant, assis au bord du cap qui fume, J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.
Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées, Non plus comme le champ de mes rêves chéris, Mais comme un champ de mort où mes ailes semées De moi-même partout me montrent les débris.
Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste, Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ; La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.
L’orage gronde, le ciel est sombre… Envie de mer, de soleil, de chaleur… Alors je pense à la Méditerranée, à son bleu si profond… à la Grèce que j’aime tant… et, mettant cela en lien avec la thématique que j’ai choisie cette semaine, tant elle m’a semblé symbolique, vivante, purifiante, source de plaisir et d’évasion, je ne puis m’empêcher de revoir Nausicâ aux bras blancs, au bord du fleuve, partie rencontrer l’amour sous prétexte de laver le linge de la maisonnée (un beau passage sexiste que celui où elle évoque sa mission de fille dans une famille pleine d’hommes!). Pour celles et ceux qui lisent la belle langue d’Homère, ou veulent apprendre à la lire, je donne le texte initial. Que les autres filent directement à la traduction, qui leur permettra éventuellement de revenir par la suite essayer de reconnaître certains mots dans le texte. A cet effet, je proposerai un petit jeu de décodage à la suite des textes… Et, comme souvent, un air pour vous accompagner durant votre lecture : Nausicaa, extrait de La Moldau, par le contre-ténor Luc Arbogast.
C’est dans son palais que s’arrête Athéna, la déesse aux yeux pers, méditant en son âme le retour du courageux Ulysse. D’abord elle pénètre dans la superbe chambre où repose une jeune vierge que sa taille élégante et ses formes divines égalent aux immortelles, Nausica, la fille du magnanime Alcinoüs ; deux suivantes, qui reçurent des Grâces la beauté en partage, dorment à l’entrée de cette chambre dont les magnifiques portes sont étroitement fermées. Comme un souffle léger, Athéna s’approche du lit de la jeune vierge, se penche vers sa tête et lui parle en se montrant semblable à la fille du célèbre nautonier Dymante, compagne du même âge qu’elle et la plus chère à son cœur. Athéna aux yeux pers, sous les traits de la fille du nautonier, lui dit :
25 « Nausica, ta mère, en te donnant le jour, te rendit bien négligente ; car tes beaux vêtements sont jetés ça et là sans aucun ordre. Cependant le jour de ton mariage approche, ce jour où lu dois revêtir de riches parures, et en offrir à ceux qui te conduiront vers ton époux. Les vêtements somptueux font acquérir parmi les hommes une renommée qui rend joyeux un père et une mère vénérables. Nausica, dès que brillera la déesse Aurore, allons ensemble plonger ces vêtements dans les ondes du fleuve ; moi, je t’accompagnerai pour t’aider, afin que tout soit prêt promptement ; car tu ne seras pas longtemps vierge. Déjà les plus illustres d’entre les Phéaciens te recherchent en mariage, parce que toi, tu es aussi d’une noble origine. Ainsi donc, dès le lever de la matinale Aurore, engage ton glorieux père à faire préparer les mulets et le char qui doivent transporter tes ceintures, tes manteaux et tes riches vêtements. Il sied certainement mieux à une fille de roi d’aller sur un char plutôt que de se rendre à pied vers ce fleuve, qui est très-éloigné de la ville. »
41 En achevant ces paroles, Athéna aux regards étincelants monte vers l’Olympe où, dit-on, est l’inébranlable demeure des dieux, séjour qui n’est pas agité par les vents, qui n’est point inondé par les pluies et où la neige ne tombe jamais ; mais où circule toujours un air pur, et où règne constamment une éblouissante clarté. Athéna, après avoir donné de sages conseils à la belle Nausica, se dirige vers les célestes demeures où les dieux fortunés se réjouissent sans cesse.
48 La déesse Aurore au trône éclatant parait aussitôt, et elle réveille Nausica aux riches parures. La jeune fille, toute surprise du songe qu’elle vient de faire, se hâte de traverser les appartements pour en prévenir sa mère et son père chéris, qu’elle trouve retirés dans l’intérieur du palais. — La reine, assise près du foyer, et entourée des femmes qui la servent, filait avec des laines teintes de pourpre. Alcinoüs était sur le seuil de la porte : il se rendait, appelé par les nobles Phéaciens, au conseil des illustres chefs de l’île de Schérie. — Nausica s’approche de son père et lui dit :
57 « Père chéri, ne me feras-tu point préparer un char élevé, un char aux belles roues, afin que je puisse plonger dans les eaux du fleuve mes riches vêtements tout couverts de poussière ? Lorsque tu délibères dans le conseil avec les premiers d’entre les Phéaciens, il faut que tu sois couvert de manteaux sans souillure. Eh bien ! mon père, tu as cinq fils dans ce palais : deux sont mariés, et les trois plus jeunes ne le sont pas encore ; ceux-ci veulent toujours, tu le sais, des tuniques d’une blancheur éclatante pour se rendre dans les chœurs et dans les danses, et le soin de préparer leurs tuniques repose sur ta fille chérie. »
Elle dit. Nausica, par prudence, n’osait parler à son père de son prochain mariage. Mais Alcinoüs pénétrant la pensée de sa fille lui répond par ces mots :
68 « Mon enfant, je ne te refuserai ni mes mules, ni rien de ce que tu me demandes. Va, mes serviteurs te prépareront un chariot élevé muni d’une corbeille habilement tressée. »
Aussitôt il donne des ordres à ses esclaves, et tous s’empressent d’obéir. Les uns font sortir de la cour le chariot aux belles roues ; les autres conduisent les mules hors du palais et les attellent au chariot. La jeune fille apporte ses riches vêtements et les dépose sur l’élégant chariot. Sa mère place dans une corbeille des viandes de toute espèce, des mets délicieux, et verse du vin dans une outre de peau de chèvre ; (la jeune fille monte sur le char)
et la reine lui donne une huile ondoyante contenue dans une fiole d’or pour qu’après le bain elle puisse se parfumer avec les femmes qui l’accompagnent. Nausica saisit alors le fouet et les rênes brillantes ; elle frappe les mules pour les exciter à courir, et l’on entend aussitôt le bruit de leurs pas. Les mules s’avancent rapidement en emportant les riches vêtements de la jeune princesse suivie des femmes qui la servent.
85 Bientôt elles arrivent vers le limpide courant du fleuve ; là, dans des bassins intarissables, coule avec abondance une eau pure qui enlève rapidement toutes les souillures. Les suivantes de Nausica détellent les mules et les dirigent vers les rivages du fleuve pour qu’elles broutent les doux pâturages ; puis les femmes sortent du char les somptueux vêtements de la jeune fille, les plongent dans l’onde, et les foulent dans les bassins en luttant de vitesse les unes avec les autres. Lorsqu’elles ont ôté toutes les souillures qui couvraient ces riches étoffes, elles étendent les vêtements sur la plage en un lieu où la mer avait blanchi les cailloux ; elles se baignent ensuite, se parfument d’une huile onctueuse et prennent leur repas sur les rives du fleuve en attendant que les rayons du soleil aient séché les superbes parures de la belle Nausica.
Si vous voulez jouer… je vous propose quelques mots, autour, bien sûr, de l’eau et de la lessive, vous vous en doutiez… A vous de « remonter » au texte grec pour les retrouver, sachant que les numéros des vers sont là pour vous aider aussi!
Vous pouvez aussi préférer une traduction juxtalinéaire comme celle-ci.
Mais avant, prenez l’alphabet grec et reconnaissez les noms propres…
Facile, non? Vous pourrez remarquer que des mots assez longs sont souvent placés auprès d’eux. C’est un trait de style caractéristique des poèmes homériques. Un exemple? γλαυκῶπις Ἀθήνη = Athéna aux yeux pers.
Une difficulté toutefois : comment reconnaître « Ulysse », alors que vous ne trouverez aucun mot grec qui lui ressemble? Eh bien, il est ici : Ὀδυσσῆι μεγαλήτορι… Oui, vous l’avez compris, « Ulysse », en grec, c’est « Odysseus », comme le titre de l’oeuvre… le i dit grec n’existant justement pas en grec est un upsilon… Nouveau jeu : qui a droit en grec au même adjectif qu’Ulysse, alors que, dans le texte en français, il est traduit différemment? Et, puisqu’on y est, quel point commun entre cet adjectif et la « mégalomanie » ou une « magalopole »?
Revenons à Nausicâ…. Quels sont les qualificatifs qui lui sont donnés? Trouvez les en français, mais surtout en grec… Car malheureusement la traduction en une expression parfois un peu lourde trahit la beauté des mots grecs. Prenons cet exemple : « Ναυσικάαν ἐύπεπλον »… au passge, notez le préfixe « eu », qui signifie « bien » cf « euphémisme », et la seconde partie du mot qui peut évoquer certains mauvais films mettant un scène une Antiquité de pacotille… On retrouve le préfixe « eu » dans l’épithète liée à l’Aurore « Ἠὼς… ἐύθρονος », littéralement « au beau trône ». Avouez qu’on a plutôt l’habitude de la voir sur un char, non?
Pour rire un peu, une interprétation plus que tardive de cet épithète… sur une plaque de cheminée!
Je vous laisse poursuivre ce petit jeu, et en arrive au second. Il consiste à retrouver quelques mots en lien avec notre thème, la lessive, de l’eau à l’air… sans passer par les cendres, ici…
On lave dans le fleuve.. Si vous pensez à un gros mammifère qui vit dans l’eau douce, vous n’aurez pas de mal à trouver le terme grec dans le texte. Quant à la mer, facile! Pensez à une émission de télévision, à un bateau célèbre ou à des cures bien agréables… Ce fleuve est « plus que beau », « περικαλλέ᾽ », où vous reconnaissez peut-être le « kalos » de l’autre jour… Il a une rive escarpée « ὄχθη », et se jette dans la mer sur une belle plage de sable, « une rive en pente douce, avec du sable « θίς »…
Un très beau passage sur l’eau, je ne sais si vous l’avez remarqué? Essayez de le lire à haute voix, pour en apprécier les sonorités…
Maintenant que vous connaissez le terme qui désigne le fleuve, vous pouvez trouver, juste à côté, celui qui a trait à son cours, au flux… et qui est présent dans des mots français sous la forme « rhée »… dont des liquides moins limpides! Le rho n’est pas suivi d’un « h » en grec, mais surmonté d’une sorte de croissant de lune tourné vers la droite (comme lun descendante)… C’est ce qu’on appelle un « esprit », qui transcrit une aspiration, que l’on retrouve dans la graphie actuelle sous forme de « h »… Du coup, allez-vous trouvez le mot qui désigne l’eau? Vous le repérez? Pensez à tous les mots composés avec lui, en français : mesure de l’humidité, avion capable de se poser sur l’eau, choc thermique dû à la différence de température entre l’eau et la peau, etc… Il y en a bon nombre! L’eau est vive… Nous avons déjà évoqué son flux, on peut y ajouter les tourbillons « δινήεις, εντος : tourbillonnant » qui ont creusé la roche « βόθρος, ου : trou naturel, bassin ».
On trouve même un lexique très spécifique, lié à la lessive – le fait de laver ce qui est sale « πλύνω : laver, et son composé conjugué : ἀποπλύνεσκε : « lavait d’habitude »; ῥύπα : ce qui est sale » – comme στεῖβον < στείβω : fouler aux pieds du linge pour le nettoyer. Les jeunes filles foulent le linge au pied, avant de l’étendre sur des pierres blanchies par les flots et chauffées par le soleil. Elles en profitent alors pour s’adonner au plaisir du bain, puis s’oignent d’huile… Je vous laisse imaginer… ou lire… la suite… Un indice dans ce tableau (pour une iconographie assez fournie sur le héros et les Phéaciens, voir ce site)…
La brume a envahi la campagne en cette aube d’avril, et le murmure de la Pâturette se transforme en plainte, faisant écho à mes tourments. C’est le moment d’évoquer un jeune poète libertaire, Gaston Couté. Pourquoi jeune?, me direz-vous peut-être. Parce qu’il est mort à 31 ans. Eh oui, il n’a même pas atteint l’âge d’un certain Alexandre ni d’un certain Jésus… Un écrivain qui n’a pas renié ses origines, car il a parfois écrit en beauceron, ni sa famille (son père était meunier), comme en atteste la pièce choisie aujourd’hui, dans la mini-série que je consacre cette semaine au linge, à son traitement et à celles (pas trouvé de « ceux »…) qui le traitaient jadis, voire naguère…
Femme lavant du linge, Edouard Paris
Je suis parti ce matin même, Encor saoul de la nuit, mais pris Comme d’écœurement suprême, Crachant mes adieux à Paris. …Et me voilà, ma bonne femme, Oui, foutu comme quatre sous. …Mon linge est sale, aussi mon âme… Me voilà chez nous !
Refrain
Ma pauvre mère est en lessive. Maman, Maman, Maman, ton mauvais gâs arrive Au bon moment !…
Voici ce linge où goutta maintes Et maintes fois un vin amer, Où des garces aux lèvres peintes Ont torché leurs bouches d’enfer… Et voici mon âme, plus grise Des mêmes souillures — hélas ! Que le plastron de ma chemise Gris, rose et lilas…
Au fond du cuvier, où l’on sème, Parmi l’eau, la cendre du four, Que tout mon linge de bohème Repose durant tout un jour… Et qu’enfin mon âme, pareille À ce déballage attristant, Parmi ton âme — ô bonne vieille ! — Repose un instant…
Tout comme le linge confie Sa honte à la douceur de l’eau, Quand je t’aurai conté ma vie Malheureuse d’affreux salaud,
Ainsi qu’on rince à la fontaine Le linge au sortir du cuvier, Mère, arrose mon âme en peine D’un peu de pitié !
Et, lorsque tu viendras étendre Le linge d’iris parfumé, Tout blanc parmi la blancheur tendre De la haie où fleurit le Mai, Je veux voir mon âme, encor pure En dépit de son long sommeil, Dans la douleur et dans l’ordure, Revivre au Soleil !…
Gaston Couté, La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné, 1928
Paysanne étendant du linge, Berthe Morisot (1881)
Le recueil contenant ce poème a eu un succès certain, car il a donné lieu à un nombre d’éditions impressionnant, jusqu’à une époque récente. Il faut dire que son auteur est fascinant, et d’une « épaisseur » et « profondeur » frappantes. Pour découvrir son oeuvre, un site qui lui est consacré. On y trouve aussi un article intéressant sur la langue employée, et une discographie (non exhaustive, est-il précisé). Car ses poèmes ont été interprétés par de nombreux/ses artistes, depuis 1930. Pour ne prendre que celui qui fait l’objet de cet article, on en trouve des versions diverses sur le net. Je ne suis pas parvenue à trouver celle de Brassens, en 1953. Il se trouvait classé parmi « Les poètes maudits », titre de l’album.
Echec aussi pour un certain « Francis Cover », dans l’album Panaches de 1963, dix ans plus tard. Par contre, vous allez pouvoir l’écouter, interprété, la même année, par la belle voix grave de Monique Morelli (1923-1993).
Une interprétation beaucoup plus moderne, par le groupe Le Ptit Crème (le titre figure sur un album de 1976), sera l’occasion pour vous de découvrir une iconographie intéressante sur Gaston Couté. Totalement différente est celle, à peine plus ancienne, de Gaston Pierron. Pour ma part, j’aime aussi beaucoup celle de Loïc Lantoine avec sa belle voix grave un peu éraillée… Pas trouvé celle de Rémo Gary en 2000, mais celles de Gabriel Yacoub, dont YouTube offre diverses versions en live, selon les lieux et les époques. Je terminerai cette énumération qui peut vous paraître lassante par une voix de femme, de nombreuses années après Monique Morelli, dans le disque de La Bergère (2002). Cependant, je ne voudrais pas laisser de côté ceux qui ont joué autant, sinon plus, que chanté les poèmes de Couté. Bernard Meulien a interprété le poème, mais là aussi j’ai fait chou blanc sur le net et ne puis vous proposer de l’entendre que dans une autre oeuvre, Sacré petit vin nouviau. La liste des interprètes est remarquablement longue… Et si vous voulez en savoir davantage, n’hésitez pas à aller voir le site que Bruno Daraquy a monté autour de » Gaston Couté, l’insurrection poétique « .
Mais revenons à la lessive, de l’eau à l’air (en passant par la cendre… belle symbolique de la vie humaine!)… Plus je recherche sur le net, plus je suis étonnée du nombre incroyable d’oeuvres d’art qui ont eu pour sujet la lessive, dans toutes ses phases, depuis le transport du linge sale jusqu’au moment du repassage final (que je ne fais pas pas entrer dans cette catégorie). Et ce, dans des environnements très divers. Les cartes postales sur ce thème ne manquent pas non plus. Et que dire des affiches! Puisque le poète parle du parfum de l’iris, je vais terminer par une touche d’humour… noir pour rire jaune, avec celle-ci, qu’a peut-être utilisée sa mère, puisqu’elle date de la fin du 19ème siècle (1892).
De la laveuse aux lavandières, sans parler des lingères, nous voici arrivés au linge… qui était au départ de cette « série », car j’avais découvert un tableau qui m’avait intriguée.
Pourquoi, me direz-vous, ne pas avoir commencé dès lors par celui-ci? Tout simplement parce que je ne parvenais pas à en trouver l’auteur-e… Et je ne l’ai pas trouvé, malgré l’appel à l’aide lancé hier auprès d’un spécialiste – pour ne pas le citer, le créateur de UN jour UN tableau, qui finira, je pense, par trouver…
A ce propos, je ne sais pas si vous êtes allé-e-s voir sa page hier, mais les tableaux et textes choisis en réaction à mon article sont magnifiques et nous font voyager de la Provence (avé l’assent) à la Bretagne, « ma bro » d’adoption (de Pen Ar Bed à Mor Bihan), en passant par les bords de Seine. J’ai découvert Clotaire Breton, « Lavandières de Saint-Martin » (1979) – sur le blog indiqué, un long passage évoquant le passé, extrait de « La Lessive » in « La vie rurale dans le Mantois et le Vexin au XIXe siècle » (Bougeatre, 1971), qui m’a rappelé les récits d’une de mes grands-mères, lorsqu’elle m’expliquait à quel point les machines à laver avaient révolutionné littéralement la vie des femmes, ce que, petite fille, j’avais du mal à comprendre, et que je n’ai saisi qu’en observant la vie quotidienne dans l’Atlas, ou plus tard, en Guinée Forestière…
Voici le tableau en question. Qui se cache derrière le linge?
Titre et artistes inconnus… help!
Après l’oeuvre – un peu longue, non? – de Brassens hier, j’ai choisi un poème vietnamien, de Pham Ho, qui a été adapté en français par Pierre Gamarra (vous savez, celui qui a écrit il y a plus de dix ans un poème sur Le Microbe et le Savon – bon il a confondu microbe et virus, mais quand même! ) et publié dans Le Trésor de l’Homme. Une parenthèse à propos de ce livre méconnu : en le recherchant sur le net, j’ai découvert qu’il était en vente à la boutique de livres d’occasion d’Emmaüs. Je ne sais pas si vous connaissez « Le lien – Pages solidaires« ? Et je me permets une nouvelle parenthèse : le commentaire d’un de ses lecteurs, sur Babelio, qui peut vous donner une idée d’évasion littéraire…
» Publié en 1978, cet assemblage de contes, fables et poèmes n’a pas pris une ride. On sort de sa lecture apaisé et plein de bonnes ondes. La plupart de ces textes se transmettent oralement entre générations et font la part belle à la faune et flore, la poésie et une certaine vision harmonieuse de la vie. Rafraîchissant ! »
Antoine Trémolières (Editions La Farandole Paris Vie, 1978)
Un texte de Brassens, extrait de « Les amoureux qui écrivent dans l’eau » (1954), texte que je ne connaissais pas du tout, découvert par ce beau matin d’avril alors que je recherchais des poèmes traitant de « lessive », en écho à ce que j’ai publié à l’aube. Bourré de références qu’il vous faudra décrypter, à moins que vous ne préfériez vous laisser aller à l’humour léger pour commencer (ou poursuivre) votre journée…. A déguster avec gourmandise et plaisir…
Un minuscule lavoir rudimentaire qui tombe de vétusté. Entrent les jeunes lavandières.
Certaines portent le linge à laver sur leur tête, d’autres poussent une brouette.
Elles tournent en rond et chantent.
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Maudits les pourceaux qui font La lessive, la lessive. Maudits les pourceaux qui font La lessive du Gascon.
LAVANDIÈRE SOPRANE
La lessive, la lessive,
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
La lessive du Gascon.
LAVANDIÈRE CONTRALTE
La lessive, la lessive,
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
La lessive du Gascon.
LA NYMPHE DE LA MER BALTIQUE
Voici les jeunes lavandières,
Les manieuses de battoirs
Qui de la source à l’embouchure,
De l’étoile de l’aube à l’étoile du soir
Se chamaillent avec la crasse
D’autrui.
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Maudits les pourceaux qui font La lessive, la lessive Maudits les pourceaux qui font La lessive du Gascon.
Elles ont rangé les brouettes et s’arment de leurs battoirs pour se mettre à l’ouvrage.
Entrent en grand désordre les jeunes amoureux qui écrivent sur l’eau.
Les lavandières les entourent; elles dansent en rond autour d’eux. Elles brandissent leurs battoirs et font mine de les battre. Elles chantent.
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Voici les pourceaux qui font La lessive, la lessive Voici les pourceaux qui font La lessive du Gascon.
LA NYMPHE DE LA MER BALTIQUE
Il serait vain de tirer le rideau,
Ce n’est pas une pierre de scandale,
Les jeunes amoureux qui écrivent sur l’eau
Ont coutume de retourner leur linge sale.
VÉNUS HOTTENTOTE
Le donner à laver !
YAMUBA-PIED-MENU
Ils sont légers d’argent.
ÉGÉRIE TOMAHAWK
Et trop bien élevés
Pour confier aux gens
Leurs divers soins de propreté.
LA NYMPHE DE LA MER BALTIQUE
Quoique à leur sens les lavandières soient des garces
De fougueuses langues d’aspic.
Quant à s’en occuper eux-mêmes,
Croix de paille ; ils n’ont ni le temps
Ni le courage, ils sont des vic-
Times de la déesse Flemme…
Le sexe de la grâce au reste
Ajoute encore à ce rustique
Et de pied en cap son costume
Relève de la botanique.
S’avance vers les nymphes Aline. Une courte jupe en coquelicot moule ses formes volubiles.
ALINE
Une jupe en coquelicot
« Ami, aimons-nous au plus vite »
Une jupe en coquelicot
« Ami, aimons-nous au plus tôt ».
Mademoiselle Trois-Etoiles s’avance à son tour vers les nymphes. Elle est coiffée d’un béret de lierre.
MADEMOISELLE TROIS-ETOILES
Une coiffe en lierre pistache
« Ami je meurs ou je m’attache »
Une coiffe en lierre pistache
« Ami je m’attache ou je meurs ».
Entre Fanchon. Elle est vêtue d’un corsage en pervenche. Un sein déborde le corsage.
FANCHON
En pervenche le canezou « Ami c’est à vous que je rêve » En pervenche le canezou « Ami je ne rêve qu’à vous ».
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Maudits les pourceaux qui font La lessive, la lessive Maudits les pourceaux qui font La lessive du Gascon.
LE FACTOTUM DES JEUNES AMOUREUX De quoi vous mêlez-vous, gâteuses de rivière ?
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Nous nous mêlons de nos affaires… Que laveraient les lavandières Si chacun suivait votre exemple !
LE FACTOTUM
Baste, elles ne laveraient pas ;
Il y a dans le ciel d’autres choses à faire.
LE CHŒUR DES GOUTTES D’EAU
Elles nous laisseraient tranquilles.
Du pied du col de la Furka jusqu’en Camargue
Des Pyrénées espagnoles jusqu’à Royan
De Saint-Germain source Seine jusqu’à Honneur
Et du mont Gerbier-de-Jonc jusqu’à Saint-Nazaire,
Ainsi que de n’importe où jusqu’à n’importe où
Nous nous promènerions toujours fraîches et pures.
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES Mais alors que mangeraient-elles ?
LE FACTOTUM
Baste, elles ne mangeraient pas ;
Il y a sous le ciel d’autres choses à faire !
LE COQ BRAHMAPOUTRE suivi de la majeure partie des poules de l’endroit.
Nous pourrions conserver nos cuisses et nos ailes Et mourir de mon naturelle.
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Mais alors comment vivraient-elles ?
LE FACTOTUM
Baste, elles cesseraient de vivre
Il y a sous le ciel d’autres choses à faire…
LE CHŒUR DES MÈTRES CUBES D’AIR
Des poumons de moins à gaver !
LE CHŒUR DES LAVANDIERES
Que deviendraient alors les demoiselles smart Les généreuses demoiselles smart Qui changent souvent de chemise Et nous en confient la lessive !
LE CHARMANT DISCIPLE D’APELLE
Elles feraient ce que les autres font
La lessive tout court ou celle du Gascon.
HUON-DE-LA-SAÔNE
Et demain quand viendra l’usage De retourner son linge sale Pour paraître up to date on les érigerait En élégantes d’avant-garde…
LE CHŒUR DES CRASSEUX OPINIÂTRES Oh, l’agréable compagnie !
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES faisant mine de battre les jeunes amoureux.
Y songez-vous, tas d’enragés Les demoiselles smart contraintes De décrasser leur linge Ou de n’en pas changer.
LAVANDIÈRE SOPRANE Leurs purs appas couverts de malpropre linon ?
LAVANDIÈRE CONTRALTE
Leurs phalanges rongées par la potasse ?
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Ah non !
LE CHŒUR DES FRÈRES ET SŒURS CADETS DES JEUNES LAVANDIÈRES
Ah non, car de ce fait leurs mains seraient plus dures Et plus durs leurs va-te-laver sur nos figures…
LE VIEUX PROPHÈTE DE CORMEILLES
Elles inciteraient leurs pères cacochymes A fabriquer plus de laveuses mécaniques.
Surgissent quatre ou cinq carrosses dorés. Ce sont les demoiselles smart. Leurs valets de pied s’empressent d’ouvrir les portières.
Les demoiselles descendent de voilure. Elles sont accompagnées des meilleurs parfumeurs qui pour annihiler les effluves tenaces de la savonnette à vilain pulvérisent de l’opopanax dans leur sillage.
LE CHŒUR DES DEMOISELLES SMART aux jeunes lavandières.
A la bonne heure nécessaire, Pour avoir pris notre défense Contre ces personnes sans branche, Ces personnes de basse source, Vous laverez en récompense Deux chemises supplémentaires Que nous souillerons dans ce but.
Comme une seule, toutes les lavandières se jettent à plaît-il maîtresse aux pieds des généreuses demoiselles smart.
Elles font le chien couchant. Fanatiquement elles baisent les semelles de leurs maîtresses.
LE CHŒUR DES LAVANDIÈRES
Dieu vous bénisse, généreuses demoiselles, A jamais pour vous notre zèle.
LE FACTOTUM
Ainsi soit-il ; à votre guise Rien n’est au reste plus grisant Que le spectacle d’une esclave agonisant Sous le talon d’une marquise…
LE CHŒUR DES JEUNES AMOUREUX
………… DES VOLATILES
………… DES MÈTRES CUBES D’AIR
………… DES GOUTTES D’EAU
………… DES CRASSEUX OPINIÂTRES
De-Ca-ra-bas. De-Ca-ra-bas. De-Ca-ra-bas.
Entre une troupe de lévriers de bourreau armés jusqu’aux dents.
Ils sont guidés par les valets de pied des généreuses demoiselles smart.
LE VIEUX PROPHÈTE DE CORMEILLES aux valets de pied.
Sycophantes à vos moments ?
LE CHARMANT DISCIPLE D’APELLE Quand les pots de chambre sont vides.
HUON-DE-LA-SAÔNE Et que les bottes sont cirées.
ROBIN-PÉCHE-EN-EAU-DE-BOUDIN Et les écuries nettoyées.
LES LÉVRIERS DE BOURREAU
aux jeunes amoureux.
Circulez, circulez, circulez, circulez.
Ils brandissent leurs matraques. Les jeunes amoureux s’échauffent.
LE FACTOTUM
On leur lance des épluchures à la tête ?
Les jeunes amoureux opinent du bonnet. Ils se munissent de cailloux et marchent vers les lévriers de bourreau.
Les nymphes s’interposent et pacifient les jeunes amoureux d’un geste.
Ils font alors des ricochets avec leurs projectiles.
LE CHŒUR DES JEUNES AMOUREUX
Les nymphes ont raison Les nymphes ont raison. On ne s’amuse pas à mettre Flamberge au vent devant des sbires Quand on a les grandes eaux de Versailles Dans la tête.
Entre le nain Onguent-Miton-Mitaine. Il va et vient en chantonnant d’un groupe à l’autre.
Parmi les lavandières, Brassens
Lavenderas de La Varenne, Martin Rico y Ortega Source
Je viens de terminer la lecture d’un livre qui m’a apporté une bonne dose d’évasion… Evasion par la beauté du texte. Evasion par l’originalité de l’histoire et la densité du personnage principal, une femme se réalisant dans la poésie et la nature. Evasion enfin par le pays de son auteur : l’Islande. Et puis, volcans et glace… quelle meilleure symbolique des tensions qui nous animent ?
En route vers le Nord…
Au moment où j’écrivais la légende de l’illustration précédente, je me suis rendu compte du paradoxe : j’avais écrit « vers le Nord », alors que l’héroïne du roman prend son essor en se dirigeant vers le sud, la chaleur, le soleil… Ce matin, j’ai donc eu envie de vous emmener dans ce pays dont nous connaissons peu, je pense, la production artistique. Je ne suis pas parvenue à trouver des traductions complètes des poèmes de celui que je voulais vous présenter. Je vais continuer à chercher. En attendant, pour vous permettre de vous évader à votre tour, j’ai emprunté à Lali, une Québécoise dont je vous recommande le blog, cette oeuvre sur la mer, extraite d’un recueil de Anna Svanhildur Björnsdóttir, Sur la Côte.